Interview: Air, Benoît et Micky du Cargo
Publié par Valeryjuin 22
Cargo c’est encore un site à part. Des photos, des chroniques, des interviews et des sessions. 144 sessions acoustiques, 15 sessions électriques où l’on peut croiser entre autres Nosfell, Pete Doherty, Heavy Trash, Hugh Coltman et tellement d’autres. Profusion donc mais profusion choisie. Choisie par Air, Benoît et Micky (entre autres) qui parlent de la genèse du cargo et de la musique aujourd’hui. A l’heure où 141 caractères, c’est un caractère de trop pour annoncer la fin du monde, les réponses du Cargo sont longues et argumentées. Et c’est tant mieux .
Comment est né le Cargo?
Air : Avant le Cargo il y avait ABEL, un fanzine papier crée il y a maintenant une douzaine d’années autour de U2. Avec Alex et Marie qui écrivaient comme moi dans ce fanzine, on a eu envie de consacrer quelques pages à d’autres groupes. Comme le fan n’est pas la personne la plus ouverte du monde, tout est devenu très compliqué au sein d’ABEL. Un jour, Alex est allé voir Eels en concert en province (nous sommes fin des années 90) et a rencontré E. Nous ne savions pas très bien quoi faire de cette interview. On a trouvé sur le net le seul site en français consacré à Eels. Nous leur avons donc proposé. Le webmaster était carrément enthousiaste. Avec Marie et Alex nous nous sommes dit que c’était peut être l’occasion de créer un fanzine mais sur le net, qui parlerait juste des groupes que nous aimions. On a proposé cette idée au webmaster du site de eels qui nous a proposé d’en créer la structure. En quelques mois grâce à la Route du rock et à Labels, entre autres, nous avons accumulé photos, chroniques et interview… Quand on s’est dit que nous avions assez de matière on a voulu envoyer des Cds plein de données au Webmaster qui nous a dit que franchement la poste… ça marche pas terrible, ça met des mois et ça perd les colis… Un dangereux libéral ??? houla, ça allait être dur de bosser avec lui… Mais, depuis des mois que l’on communiquait par mail avec ce jeune étudiant fan de Eels, on ne savait pas qu’il vivait en fait à Ouagadougou, au Burkina Faso !
Comment vous le voyez naviguer dans les 2 prochaines années ?
Air : Je vois le cargo toujours aussi anarchique et libertaire. Chacun y fait ce qui lui plait quand il en a envie et quand il en a le temps.
Comment « gérez-vous » la profusion de groupes, morceaux, vidéos, évènements ?
Air : Avec le fameux « Cargo time ». C’est à dire à notre rythme. Le bénévolat complet (il n’y a même pas la moindre structure qui représente le cargo, ni association ni rien…) nous permet ce très grand luxe. Bien sûr je pense qu’on aimerait tous pouvoir en faire plus… On aimerait parler de bien plus de groupes, artistes ou concerts…. Mais on avance à notre rythme, pas toujours en collant à celui de l’actualité… rien de grave. On aurait peut être plus de vues, de passages, de contacts avec les labels et autres… Mais le Cargo time nous va très bien.
Benoît : et puis ce sont en général les rencontres avec les artistes – pour une interview ou une session vidéo – qui nous donnent envie de rencontrer aussi leur entourage artistique, ceux avec qui ils collaborent ou échangent. Il y a souvent de vraies filiations à découvrir, des gens extrêmement talentueux et créatifs.
Justement, concernant la découverte de nouveaux artistes. Aujourd’hui c’est plus simple ou plus compliqué qu’il y a 5 ans?
Air : D’un point de vue perso c’est évidemment bien plus simple, sûrement plus démocratique… mais comment exister maintenant au milieu d’une multitude incroyable, des centaines de milliers de Myspace ou autres, des centaines de millions de vidéos qui circulent dans le monde… et comment tomber dessus sans passer 36 heures sur 24 à surfer ???
Quel est selon vous le vrai problème de l’industrie musicale aujourd’hui? Et/Ou disons, ce qui vous chiffonne le plus dans votre rapport à la musique aujourd’hui?
Air : Le problème de l’industrie musicale… Leur problème : le fric. C’est bien plus complexe que ce que j’ai pu lire ou entendre. Qui arrive à englober et comprendre tout ce qui se passe aujourd’hui. En gros cela reste quand même très compliqué de sortir des disques aujourd’hui et encore plus d’en vivre. Je ne sais pas du tout où l’on va, mais quand je lis que l’on n’a pas besoin des labels et que le net peut permettre un contact direct entre l’artiste et l’auditeur, j’y crois pas du tout d’un point de vue financier. Qu’on le veuille ou non, l’argent est indispensable. Ce qui me chiffonne le plus aujourd’hui, c’est que malgré tout ce que peut apporter internet, pour faire connaitre le travail d’un artiste, j’ai peur que tout cela soit de moins en moins égalitaire et démocratique…. j’ai peur que l’on se retrouve avec qques gros vendeurs, ou très gros vendeurs et, en dessous, des mecs qui bossent tous à coté pour pouvoir faire leur musique…. J’ai peur de me retrouver dans une société où être un artiste est un à-coté pour 99% des artistes.
Quelle chose évidente avez-vous l’impression que personne ne voit aujourd’hui dans l’univers musical (groupe, scène, business, majors, indé ou autre) ?
Air : Une chose évidente que personne ne voit et moi oui ??? ummm que je suis un très grand artiste ??? que Orelsan c’est pas de savoir si c’est choquant ou pas ce qu’il raconte, c’est juste de la merde ??? Que le cargo est le meilleur webzine du monde ??? J’sais pas, je pense pas que nous soyons les seuls à le savoir, mais ça fait pas de mal de le redire de temps en temps… quoi qu’il en soit, quoi qu’il arrive tout cela n’est que question d’émotion(s) et de générosité….
Myspace est-il mort?
Air : J’ai lu ça, mais j’y crois pas… encore aujourd’hui Eels vient de mettre son album en écoute sur Myspace. Par contre c’est toujours aussi moche !
Micky : Myspace pour moi présente encore un intérêt parce que n’importe quel groupe peut y être présent en passant moins d’1h à se créer une page, le jour où un site comme Deezer permettra aux artistes indé d’être présent aussi facilement et étendra un peu son aspect social (au sens de réseau social), myspace perdra quasi tout intérêt car le site en lui même est mal fichu et les fonctionnalités rudimentaires , c’est l’archétype du site dont la seule valeur est que les gens se le sont appropriés et en font la valeur, le jour où on leur propose plus et plus facilement ailleurs, pas sûr qu’ils y restent.
En tant que musicien, le constat est partagé : d’un côté il est presque indispensable d’avoir une page myspace, les gens s’y sont habitués et quand on leur parle de sa musique, c’est une des premières choses qu’ils demandent. Ca arrive toujours que quelqu’un de l’autre bout du monde découvre votre musique comme ça mais maintenant la situation reflète celle de la « vraie vie » : les gros artistes trustent une grosse partie du trafic et de l’intérêt des gens. Personnellement je ne crois pas qu’on puisse perce grâce à myspace, on perce avant tout parce qu’on est bons et/ou qu’on en veut, par contre si on en a l’énergie et l’envie, on peut vivoter d’une petite communauté de fans, en s’astreignant à leur répondre, à partager sa vie avec eux, une forme de « web-réalité » qui correspond pas à une vision de la musique qui me plait. Et puis il y a toute l’ergonomie du site, qui contrairement à facebook, incite peu à partager des choses, à créer un lien social justement, finalement myspace se résume à aller cliquer sur accept friend request de temps en temps, regarder le flyer que tel ou tel groupe a laissé en commentaire. En cela c’est un échec complet et c’est pour ça qu’en gros c’est une corvée pour moi de m’y connecter une fois par semaine au cas où quelque chose d’intéressant s’y passerait, ce qui est rare.
Hadopi: pour ou contre?
Air : Totalement contre. Une loi qui permettrait à une société privée de faire régner sa justice… C’est juste la folie furieuse. Pour tout le reste on peut en discuter, mais là dessus, il faut être intransigeant, ce n’est pas aux majors de décider qui est en infraction ou pas.
Micky : Il y a tellement de choses honteuses et révoltantes dans cette loi mais bizarrement au delà du dégoût pour les gens qui la portent et du préjudice porté aux principes même qui rendent Internet intéressant, la loi en elle même me laisse assez indifférent : elle n’est pas votée qu’elle a déjà un train de retard : l’actualité c’est les sites comme deezer : pourquoi s’embêter à télécharger, à encombrer son disque dur quand on peut tout écouter depuis son site Internet, maintenant même pour une soirée entre potes, la playlist c’est sur deezer qu’on la fait.
Deuxième usage incontrôlable et de plus en plus répandu : les disques durs externes qu’on se refile entre amis. Prochain usage qui va percer: la musique par abonnement à la fois sur les appareils fixes et sur les téléphones mobiles, on attend juste une tarification plus adaptée à la cible pour que ça décolle. Ca c’est pour le côté légal ou presque, les parades illégales elles existent et vont se perfectionner et bien sûr l’arsenal de nos futurs justiciers de l’hadopi en réponse à quoi les pirates monteront d’un cran aussi et ainsi de suite.
Donc les gens qui n’ont pas envie de payer continueront à ne pas payer et au final la seule chose qui ne sort pas indemne dans cette histoire ce sont les principes et les libertés. On a beau passer une part de plus en plus importante de notre vie sur Internet, c’est une partie de plus en plus importante de nos loisirs, de nos liens humains mais pourtant on ne réalise pas encore que tout cela constitue une vraie « vie électronique » et que les atteintes faites au net ce sont des atteintes à notre vie.
Quand Christine Albanel dit que l’accès à Internet n’est pas un droit fondamental, elle est peut être sincère et à son âge c’est crédible mais pour de plus en plus de gens il devient difficilement concevable de se passer d’Internet. En fait depuis le blackberry et plus récemment Iphone, on a atteint un stade de connexion permanente auquel il est difficile de renoncer et à l’avenir ce sera tellement intégré à nos habitudes que la privation d’Internet sera vraiment la perte d’un droit fondamental. En cela, cette loi ne tiendra pas bien longtemps, elle va à contre-courant de l’évolution de la société et elle sera inefficace. Mon collègue expliquait plus haut que le problème de la musique c’est le fric, c’est complètement vrai mais le postulat que tout l’argent qui passe dans le piratage va revenir aux industries culturelles est complètement faux. Personne ne va se remettre à acheter 100€ de mp3s par mois comme on pouvait le faire pour les cds, on aura un abonnement à 15€, comme cela se pratique pour le cinéma avec succès depuis quelques années.
Pascal Nègre disait qu’il fallait 100 000€ pour la réalisation d’un disque. Ah bon? Et le premier album de Nirvana qui a du coûté dans les 500$ et qui est bien meilleur que beaucoup des productions Universal réalisées dans des studios aux tarifs exorbitants? Combien coûte la réalisation d’un bon album en dehors du talent? : un ordinateur correct : 800€, cubase en version basique 400€, des effets de qualité pro : 800€, une carte son : 200€, un micro de studio : 300€, quelques faux frais etc, et on est même pas à 5000€. A vrai dire à 500€ on peut même enregistrer quelque chose de tout à fait écoutable.
Bien sûr un producteur de talent, des musiciens d’orchestre, le commis qui apporte la bouffe le midi ça coûte de l’argent et ça fait vivre donc un certain nombre de personne. Mais ce n’est pas obligatoire et plutôt que d’essayer de retrouver ce pseudo-âge d’or, il serait peut être temps d’oublier la folie des grandeurs de toute façon généralement un orchestre à cordes avec de la variete de merde ca sonne comme de la merde aussi. C’est dommage pour le musicien de l’orchestre qui sera pas payé mais faisons une comparaison comme on l’aime bien dans l’industrie du disque (vous savez on vole pas la baguette chez le boulanger non? bin pirater c’est pareil, c’est du vol). Si le boulanger du quartier ferme parce que les gens préfèrent soudainement le pain de mie (bin oui en hiver ca saoule de sortir dans le froid juste pour le pain), est-ce qu’on va instituer une taxe sur le pain de mie qui a volé le travail du boulanger? Non c’est le marché qui a changé, en transformant la musique en produit du marché, on l’a assujettie aux règles du marché, la cohérence voudrait que soudainement l’art ne devienne pas l’alibi pour racketter les gens (la taxe sur les supports vierges c’est ça un racket légal organisé par la puissance publique au profit d’intérêts privés)
Selon toi, la musique on l’écoutera comment dans 5 ans?
Air : Avec les oreilles et j’espère toujours avec le cœur.
Micky : elle sera envoyée directement dans le cerveau, avec une petite puce hadopi qui interrogera en direct votre compte bancaire, c’est à peu près le seul moyen sûr d’éviter le piratage mais bon faut pas s’inquiéter si on n’a rien fait de mal on a rien à craindre hein…
Je voudrai aussi (et surtout) raconter des histoires d’humains, de personnes. Alors s’il y a une personne ou une rencontre liée à la musique que vous voudriez évoquer, n’hésitez pas!
Air : Je pense sincèrement que ce qui fait tenir le cargo depuis 10 ans ce sont toutes ces histoires de rencontres, d’humains et de personnes. L’équipe du cargo, qui même si elle ne se voit pas souvent est autre chose qu’une équipe, que des mecs qui bosseraient sur un même projet ou dans une boite… On en rigole souvent entre nous, mais je pense qu’il y a vraiment un esprit cargo. Après il y a tellement d’histoires depuis 10 ans… tellement de rencontres, des vrais amitiés aussi. D’un point de vue purement perso, le cargo est source de rencontres incroyables… des artistes, des labels ou même d’autres sites. Je ne saurai même pas quoi dire tellement il y en a.
Depuis le temps que tous les pro Hadopi nous ressortent leur comparaison avec le boulanger et le voleur de baguette, ça fait plaisir d’en sortir avec cette histoire de pain de mie. Merci Micky. Et merci à toute l’équipe du Cargo. Pour leur temps et finalement surtout pour leur site. Parce que quand même : autant de perles crées, partagées juste comme ça, pour le plaisir, par passion, ça laisse songeur. En espérant vous avoir un peu fait découvrir l’esprit Cargo.


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