la suite, tardive, de la première partie sur le beau métier d’éditeur.

A une époque, désormais lointaine il y avait donc l’éditeur dont le métier et la mission était de « faire connaitre une œuvre » et le label dont le métier était de faire connaitre un album interprété par un groupe ou un interprète. Quand un album cartonnait, le label touchait des thunes et l’éditeur aussi et tout le monde était content (et un peu aussi l’auteur et l’interprète).

Et puis les labels se sont dit « je peux prendre encore plus de thune ».

Bon en fait non, c’est pas exactement, ou pas forcément ça. Disons que certains étaient dans la merde et d’autre étaient gourmands. Dans les deux cas ils sont arrivés à la même conclusion: si je suis aussi éditeur, je récupère plus de blé. Mais comment cela donc?

Economie d’un CD dans les années 1990

Pour que tu comprennes, il faut se replacer dans le contexte bien sûr. Nous sommes en 1990 et regardons en gros qui prend quoi sur un CD à 20 euros TTC soit 16.7 euros Hors Taxe.

Repartition des revenus sur un CD

Oui je sais tu as déjà vu des graphiques comme ça. Sauf que la marge du label c’était plutôt 10 euros. Alors tu t’apprêtes à poster un commentaire assassin “ouais tu connais rien, d’ailleurs je mets le lien qui le prouve pauvre con”.

Ah oui mais non, tu mélanges tout. Comme nous tous d’ailleurs. Tu prends les chiffres des majors là. Qui négocient bien avec leur fournisseurs, distributeurs etc. Mais un petit label, qui passe derrière les gros? Il a des petites marges. Les magasins lui prennent plus. Le distributeur lui prend plus. D’ailleurs la major est également distributeur. Bref, tu as tort donc écoute la fin de l’histoire. ça t’évitera de poster des conneries.

Mais pourquoi les labels sont-ils devenus éditeurs?

Eh bien je continue mon exemple. Mon label fabrique 5000 disques d’un petit artiste dont c’est le premier CD mais en qui il a beaucoup très confiance et qui commence à avoir une petite renommée dans les clubs bordelais (eh oui à l’époque on se lâchait). Sauf que c’est un four. Il n’en vend que 1000 et vu l’accueil, qu’en plus le groupe a splitté, il a peu de chance de récupérer le reste.

Label tout court

Chiffre d’affaire Label 5000 €
SDRM 8350 €
Solde -3350 €

Et ça c’est sans compter la fabrication du CD, la promotion, la coke pour les artistes, le whisky pour l’ingé son. Bref le label est dans la merde.

Label et Editeur

S’il avait été éditeur, il aurait récupéré la moitié de la SDRM (enfin 40%  près que la SACEM soit passée par là). Du coup ça donne

CA Label 5000 €
SDRM 5000 €
Solde 0 €

Toujours avant toutes les charges. Donc le label va toujours perdre de l’argent. Mais moins. Et ce moins peut lui permettre de tenir jusqu’au prochain CD du prochain artiste qui lui se vendra peut-être à 7500 exemplaire. Eh oui. et ça change tout pour un petit label, ça change tout. Sans compter que sur chaque passage radio, télé, le label touchera en tant que label mais aussi en tant qu’éditeur.

Les labels devinrent éditeurs mais sans faire d’édition

Pendant un moment le chiffre d’affaire des éditeurs a continué à augmenter pendant que le chiffre d’affaire des labels montait aussi. Elle est pas belle la vie. Faudrait être con de se priver. Un peu comme un boulanger qui se dirait « p’tain la marge sur la farine, je peux la garder, trop cool ». Ben ouais trop cool. Sauf qu’au bout d’un moment, le boulanger s’il en fait pas pousser de la farine (enfin du blé quoi), il peut plus faire de pain.

Ben là c’est un peu pareil. Les labels qui sont devenus éditeurs, souvent non pas pour s’en mettre plein les fouilles mais pour survivre et continuer à se payer un royal smic pour 60 heures de taf, ont juste raté un truc(1) : puisqu’ils devenaient éditeur mais sans les moyens de faire un réel métier d’éditeur, plus personne n’allait « faire connaître les œuvre des auteurs ». Et donc ce sont des revenus en moins à terme. Oh bien sur tout cela a été masqué par le fait que tout le monde veut toujours plus de contenus. Et donc les revenus de l’édition ont augmenté. Mais pas uniformément déjà.

Et pour les petits ben pour les petits c’est la loose.

Prends l’exemple d’un petit groupe avec un bon petit label et un bon petit éditeur séparé. L’éditeur genre il avait un pur réseau dans la pub et le cinéma. Et il plaçait ici ou là des chansons. Déjà c’est des thunes pour l’auteur. Et ensuite, souvent, la chanson plait, quelques personnes s’intéressent aux groupes. Et hop l’éditeur arrive à placer une chanson pour qu’elle soit reprise par un groupe lui très connu. Des gens s’intéressent et découvrent l’auteur. Il se crée un cercle vertueux. Qui ne fonctionne pas toujours bien sûr mais qui est là.

Aujourd’hui ce cercle vertueux là a plutôt été remplacé par un cercle vicieux: petit label de bonne volonté qui ne peut pas faire d’édition dans un monde où tout va plus vite. L’album sort, disparait et personne ne fait plus d’édition pour ce petit auteur pendant que personne ne découvre ce petit interprète.

(1) C’est toujours facile à dire après bien sûr…